Ivan ILLICH, La Convivialité
Notes de lecture
Ivan ILLICH, La Convivialité, Seuil (Points n°65), 1973.
Le titre, "Tools for conviviality", sous lequel paru en Amérique cet ouvrage, dit peut-être mieux son contenu. En effet, ce sont bien des outils pour mettre en œuvre une société conviviale que nous propose Illich. Par convivialité, il faut entendre l'inverse de la production industrielle. La convivialité, c'est "l'être", alors que la productivité est "l'avoir". Illich utilise le terme d'outil dans un sens large, une institution est un outil au même titre qu'un tournevis, que les lois du mariage ou qu'un réseau routier. Autant d'outils sur lesquels on peut agir… et en maîtrisant l'outil, on peut changer le monde, alors qu'un outil incontrôlable représente une menace insupportable. Nous devons donc nous emparer de l'outil convivial pour retrouver notre liberté. L'outil est convivial dans la mesure où chacun peut l'utiliser sans difficulté… à des fins qu'il détermine lui-même. Au fond, c'est l'usage que l'on fait de l'outil qui importe. Mais il est vrai aussi que certains outils —ceux qui accroissent l'uniformisation, la dépendance, l'exploitation, et l'impuissance— sont toujours destructeurs quelles que soient les mains qui les détiennent.
Dit comme ça, tout cela peut paraître abstrait. Pourtant, c'est assez simple. Le constat est le suivant : nous sommes conditionnés dès notre plus tendre enfance à être des consommateurs insatiables. Devenant peu à peu des "hommes-machines" soumis au dogme de la productivité, à qui on refuse la maladie et la mort, nous perdons nos capacités créatrices et critiques. Il y a un seuil à ne pas dépasser pour pouvoir conserver notre autonomie, notre liberté. Trente-sept ans après la parution de ce livre qui se présente comme un manifeste et nous incite à rester vigilant, on peut se demander si nous n'avons pas atteint ce seuil. Pouvons-nous nous passez de la technologie qui a envahi nos vies? N'est-il pas trop tard? Le temps que nous croyons gagner nous le perdons. Illich nous donne des pistes, des outils pour retrouver du temps et ne pas être esclave de la technique. Il ne s'agit pas de rejeter le progrès scientifique, mais de s'en servir pour édifier une société postindustrielle dans laquelle l'exercice de la créativité d'une personne n'impose jamais à autrui un travail, un savoir ou une consommation obligatoire. Bien sûr, l'auteur prône le renoncement à la surpopulation, à la surabondance et au surpouvoir… bien sûr il parle de la joie oubliée de lapauvreté volontaire (influence de Gandhi). Aïe, aïe! Gros mots à ne pas prononcer! On sait combien le mot frugalité a soulevé d'objections quand il a été proposé au cours du travail sur la Charte du Parc Livradois-Forez. Mais le mot a tout de même été retenu (c'est dire si les pensées d'Illich vivent dans les sujets de notre actualité!). Je rappelle pour mémoire l'exergue placé en tête du projet de cette Charte 2010-2022 :"Inventer une autre vie respectueuse des patrimoines et des ressources du Livradois-Forez, où frugalité se conjugue avec épanouissement". Beau, n'est-ce pas?
Ivan Illich, lui, disait plus simplement : "se limiter pour mieux vivre"
Ce petit livre dense est une très bonne base pour penser l'avenir autrement que comme un prison technologique de laquelle il nous sera impossible de sortir si nous dépassons le seuil critique. Refuser de devenir un peuple de fantômes soumis à des dirigeants qui détiennent le pouvoir et tiennent l'énergie, laissant au public l'illusion de conserver la propriété légale de l'outillage n'est-ce pas notre désir à tous? Illich a des mots plutôt durs à propos de ces dirigeants, il dit qu'il faut lesliquider. Qu'on se rassure, il ne s'agit pas de les massacrer, non, il suffit de briser la machinerie qui les rend nécessaire, c'est-à-dire tout simplement qu'il s'agit de refuser de consommer plus qu'il ne faut, de refuser de penser une société basée uniquement sur l'idée de croissance.
Le regain d'intérêt pour l'œuvre d'Ivan Illich1, auteur de référence pour ceux que l'on appelle "objecteurs de croissance" ou "décroissants", est significatif d'une prise de conscience. On ne peut, en effet, pas continuer à détruire ce qui nous entoure simplement pour satisfaire nos "désirs" d'usagers conditionnés à se gaver. Par sa critique radicale, Illich nous engage à redéfinir nos "besoins".
Selon Ivan Illich, pour établir son monopole, le mode industriel de production a mis en place des systèmes qui sont des outils de conditionnement puissants :
- Le système scolaire qui produit en série une main-d'œuvre spécialisée, des consommateurs dociles, des usagers résignés. (cf. Une société sans école, 1971),
- le système de soins médicaux obligatoires qui nous retire la maîtrise de notre propre corps (cf. Némésis médicale, 1975)
- le système des transports qui, avec l'obligation que nous avons de nous déplacer de plus en plus vite et la mise hors de la portée de nos pieds et de nos bicyclettes des services, devient lui aussi obligatoire (cf. Énergie etéquité, 1973)
La pensée D'Ivan Illich?… certes, radicale… mais riche, dérangeante, vivifiante, elle nous invite à rejeter le culte de la croissance et de la réussite matérielle pour retrouver notre liberté. C'est bien le maintient de l'autonomie de l'individu dans une société obsédée par la recherche de la productivité qu'Ivan Illich met au centre de sa réflexion. Soyons optimistes, je crois bien que… les jeunes générations qui sont en train de prendre le relai ont compris ce qu'est la Convivialité… ce sera leur révolution!
Il faut relire Illich pour rester éveillé et retrouver le goût des possibles.
Voilà! le débat est ouvert. Bonne lecture!
Marie Court
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