Une société sans école, retour sur Ivan ILLICH (Seuil, Points n°117, 1971)
Notes de lecture
Une société sans école, retour sur Ivan ILLICH (Seuil, Points n°117, 1971)
Il n'était pas dans mon intention de revenir sur Ivan Illich, mais des évènements récents m'ont ramené malgré moi à sa pensée… plus particulièrement à l'un de ses ouvrages, celui dans lequel il soutient le droit à une éducation échappant au monopole de l'école.
La récente pétition "Pour la suppression des notes à l'école primaire",que le Nouvel Observateur du 17 novembre a diffusée avec les commentaires de certains des signataires parmi lesquels on peut noter Daniel Pennac, Michel Rocard, Boris Cyrulnik, etc…, fait, pour moi, écho à la critique d'Ivan Illich sur l'école. L'Association de la fondation étudiante pour la ville (AFEV) a mis en ligne cette pétition parce qu'elle constate une réelle et inquiétante souffrance scolaire pour les mêmes raisons qu'il existe une souffrance au travail : compétitivité, pression, obsession du classement, absence de valorisation des compétences qui aboutissent à une fissuration de l'estime de soi. Or, la confiance en soi est indispensable à la réussite scolaire. La suppression du système de notation à l'école primaire serait un moyen pour rompre avec une logique de la compétition qui entraîne progressivement les élèves vers l'échec.
Nous pouvons ajouter à cela que la souffrance est aussi du côté des enseignants. Que dire de ces jeunes, fraîchement sortis de l'université, lâchés dans les classes sans aucune formation pédagogique… qui doivent faire face à la résistance grandissante des adolescents à toute forme d'instruction planifiée?
D'autre part, de plus en plus de jeunes parents préfèrent éduquer eux-mêmes leurs enfants plutôt que de les envoyer à l'école. Cette tendance est tout à fait nette sur notre territoire.
Que dit Ivan Illich qui pourrait nous éclairer sur la question?
Pour lui, la plus grande part de notre savoir nous l'apprenons en dehors du système éducatif. L'éducation peut naître de tous les actes de la vie quotidienne et peut être portée par tous ceux qui ont quelque chose à donner en termes de savoir-faire, de savoir relationnel. Il est possible de mettre en place des réseaux de communication à dessein éducatif où l'on pourrait s'instruire, partager, s'entraider. C'est la liberté universelle de parole, de réunion, d'information qui a vertu éducative.
Parce que l'école a le monopole de l'éducation, elle impose une conception du monde, une vision particulière de la réalité. Tout accomplissement personnel en marge de l'institution est matière à suspicion. Le savoir transmis et autodidacte est ridiculisé.
Classes de perfectionnement, horaires renforcés accroissent la discrimination, instruisent les enfants socialement handicapés de leur infériorité. L'école, parce qu'elle entretient la confusion entre diplôme et compétence, parce qu'elle est vue comme une progression de classe en classe permettant d'accéder au succès, devient une industrie et convertit l'étudiant en une valeur marchande. Elle entretient l'idée qu'une production accrue est seule capable de conduire à une vie meilleur. À l'école, on désapprend aux élèves à faire et à être eux-mêmes, on leur apprend la soumission et la passivité, manipulés, ils sont transformés en producteurs et en consommateurs.L'enfant est vu comme une ressource naturelle prête à être absorbée par la machine industrielle.
Si Ivan Illich dénonce aussi violemment l'école, qui a la même structure partout dans le monde (sur le modèle occidental), et propose partout des objectifs comparables, c'est qu'elle ne sert ni l'acquisition des connaissances, ni l'égalité sociale, mais la société de consommation à laquelle nous devons adhérer.
Pour lui, c'est à l'école que l'on apprend la dépendance à l'institution qui, telle la dépendance à une drogue, nous conduit à nous en remettre et à nous livrer aux autres institutions.Nous nous soumettons impuissants au contrôle de plus en plus écrasant des technocrates qui entendent tout savoir et tout prévoir. Nous perdons tout esprit critique, la confiance absolue en l'institution nous aliène aux classements et aux hiérarchies qu'elle nous impose. C'est un véritable suicide intellectuel.
Ivan Illich nous demande d'aller à contre courant, de rechercher dans un sens qui va à l'encontre des vues de nos planificateurs d'avenir. Fondamentalement, il s'agit de redonner l'initiative et la responsabilité à celui qui apprend ou à celui qui aide à apprendre. Il nous faut trouver des structures qui nous mettre en rapport les uns avec les autres, qui permettent à chacun de contribuer à l'apprentissage d'autrui pour créer un nouveau rapport entre l'homme et ce qui l'entoure qui soit sources d'éducation.
Le bilan est sévère. Une critique aussi radicale de l'école peut être rebutante. Pourtant si on lit et relit Illich en gardant un esprit critique on y trouve matière à réfléchir très positivement sur l'école. En réalité, Illich n'était pas aussi opposé à l'école que peut le laisser penser son ouvrage, pour mieux le comprendre, il faut se pencher sur le concept de contreproduction qui irrigue toute sa pensée. Il y a un seuil à partir duquel un outil ou une institution se retourne contre ceux qui croyaient l'utiliser pour améliorer leur vie.
La corruption du meilleur engendre le pire, disait Ivan Illich
Pour illustrer ce qui précède, j'aimerais vous rapporter les conversations que j'ai interceptées tandis que je relisais l'ouvrage d'Ivan Illich dans le but de rédiger ces quelques lignes… buvant un café dans un petit bar proche d'un lycée parisien du quartier latin (l'un des plus réputés de France), je me trouvais entourée de lycéens qui avaient étalé devant eux leurs classeurs emplis de notes. À ma droite, un jeune garçon de première, avouait humblement que sa moyenne en math stagnait habituellement autour de 5.
— Tu devrais aller voir un psychiatre, lui conseilla une jolie petite personne qui, elle, exhibait fièrement son 15 de moyenne dans cette matière.
— Non, non, répliqua le garçon, j'ai 5 en math, mais je le vis très bien.
À ma gauche, un garçon à peu près du même âge, mais très… bronzé, conversait avec une jeune fille très blonde. Il lui racontait comment c'était, là-bas, chez lui, au Cap Vert.
— Avec les diplômes que je vais avoir ici, disait-il, quand je retournerai dans mon pays, je pourrai être Président, ou avoir au moins un poste important.
Voilà, je vous laisse —avec cette tranche de réalité— méditer sur les désirs des jeunes gens éduqués dans nos lycées.
Bonne lecture.
Marie Court
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